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Le nucléaire n’est pas une mode

Publié le 02/06/2026

The First European Conference on Molten Salt Reactors – BADEN-BADEN

KEYNOTE de Raphaël SCHELLENBERGER

Mesdames et Messieurs,

Depuis quelques années, l’énergie nucléaire connaît en Europe une forme de réhabilitation politique et intellectuelle.

Après des décennies de doute, et parfois même d’abandon délibéré, beaucoup redécouvrent soudain ses vertus : la souveraineté, la stabilité, la décarbonation et l’indépendance stratégique.

En France, cette redécouverte est particulièrement visible. Il y a encore quelques années, notre débat public restait largement organisé autour de l’idée que la part du nucléaire devait diminuer. Aujourd’hui, la question politique centrale est devenue celle de l’électrification des usages : la mobilité, l’industrie, la chaleur, la donnée et la vie quotidienne.

Ce retournement n’est pas un simple détail technique. Il révèle la rapidité avec laquelle une nation peut redécouvrir la valeur stratégique de son système électrique.

Cette redécouverte est une bonne nouvelle. Mais elle comporte aussi un risque.

Le risque de traiter l’énergie nucléaire comme une tendance technologique, comme un produit d’innovation parmi d’autres ; comme une mode industrielle dont on attendrait des réponses immédiates aux exigences contemporaines.

Or l’énergie nucléaire n’est pas une mode. En réalité, l’énergie nucléaire est probablement l’exact inverse d’une mode. Car le temps du nucléaire n’est pas celui des cycles médiatiques, de la communication politique ou des annonces de court terme.

L’énergie nucléaire appartient au temps long. À la science. À l’industrie. À la civilisation elle-même.

Les décisions que nous prenons dans ce domaine produisent des conséquences pour un siècle. Et c’est précisément pour cela que l’énergie nucléaire est une question profondément politique.

En France, le retour récent du nucléaire dans le débat public illustre parfaitement cette ambiguïté. Pendant de nombreuses années, notre politique énergétique s’est organisée autour de la réduction progressive de l’énergie nucléaire. Puis, assez soudainement, au moment même où la crise énergétique devenait impossible à ignorer, cette stratégie s’est inversée.

En France, ce retournement a été symbolisé par le discours de Belfort, en 2022. Il est intervenu dans un moment de grande tension : la situation à l’Est de l’Europe était déjà instable, notre parc nucléaire faisait face à de sérieuses difficultés techniques, la production hydroélectrique était affaiblie, et la crise énergétique à venir n’était déjà plus une hypothèse théorique.

Ce fut un tournant nécessaire. Mais ce fut aussi un tournant réalisé sous pression, avant que toutes ses conséquences stratégiques aient été pleinement formulées.

Nous avons alors redécouvert deux vérités fondamentales.

Premièrement : l’électricité est un instrument de souveraineté.

Lorsque j’utilise le mot souveraineté, je sais qu’il ne porte pas exactement la même signification dans toutes les cultures politiques européennes. Dans certains pays, il est compris principalement comme la sécurité d’approvisionnement, la résilience ou la diversification des dépendances.

Dans la tradition française, il signifie aussi quelque chose de plus profond : la liberté d’action, la continuité de l’État et la capacité à faire des choix essentiels sans être contraint par une pression géopolitique ou une dépendance technologique.

C’est le lieu intellectuel depuis lequel je parle aujourd’hui. Pour la France, l’électricité n’est pas seulement une marchandise. Elle est l’une des conditions matérielles de la liberté politique.

Même lorsque certaines matières premières doivent être importées, un système électrique fondé sur le nucléaire et sur une production bas carbone domestique réduit considérablement la dépendance aux flux géopolitiques de combustibles.

Deuxièmement : le mix électrique français, construit depuis les années 1970 autour de la recherche d’indépendance énergétique, représente une opportunité extraordinaire pour décarboner notre économie.

Mais ce retour d’intérêt pour l’énergie nucléaire s’est parfois accompagné d’une confusion.

Afin de rendre ce tournant stratégique politiquement acceptable, nous avons tenté de présenter le nucléaire avec le langage de la rupture, de l’agilité et de la nouveauté technologique, en empruntant presque les codes de l’économie numérique.

Le nouveau nucléaire serait donc nécessairement petit, modulaire, flexible. Dans ce contexte, le SMR est progressivement devenu autant un objet politique qu’un objet technique. Je ne dis pas cela pour contester la pertinence des petits réacteurs modulaires. Certains répondront sans aucun doute à des besoins spécifiques et légitimes.

Mais nous devons rester lucides : la taille d’un réacteur n’est pas une doctrine énergétique. La modularité n’est pas une politique industrielle. Et l’innovation ne peut pas devenir un objectif en soi.

En France, le soutien aux SMR a parfois servi à donner une forme politique à un retournement stratégique. J’observe, avec la même prudence, certains débats européens autour de la fusion : la tentation est toujours la même — transformer une ambition scientifique de long terme en récit politique commode.

L’énergie nucléaire ne fonctionne pas selon la logique des plateformes numériques. Elle exige de la continuité, de la cohérence, des compétences rares, des investissements massifs. Et par-dessus tout, un niveau exceptionnel de responsabilité collective.

Dans le nucléaire, la concurrence ne crée pas automatiquement l’abondance. Lorsque trop de projets puisent dans le même vivier limité d’ingénieurs, d’experts de la sûreté, de laboratoires, de financements publics et d’attention réglementaire, la dispersion elle-même peut devenir un coût stratégique.

Une nation nucléaire doit donc être capable non seulement d’encourager les initiatives, mais aussi d’organiser les priorités.

Car l’énergie nucléaire touche à quelque chose de fondamental dans les sociétés modernes : notre rapport au temps, au risque et aux générations futures.

C’est pourquoi je crois profondément que le développement du nucléaire ne peut pas être laissé entièrement aux forces du marché.

Je le dis aussi comme parlementaire. Mon rôle n’est pas de choisir les conceptions de réacteurs, ni de remplacer les scientifiques, les ingénieurs ou les exploitants. Mais il est de rappeler que certaines technologies engagent la responsabilité de l’État parce qu’elles engagent l’avenir même de la nation.

L’État conserve une responsabilité particulière dans ce domaine. Non seulement parce que les investissements concernés sont immenses, mais parce que les enjeux dépassent largement la rentabilité de court terme.

À mes yeux, deux priorités doivent structurer notre réflexion.

La première concerne le cycle du combustible.

Une civilisation mature ne peut pas considérer comme acceptable de laisser les générations futures seules face aux charges créées par sa propre prospérité.

Lorsque nous parlons du cycle du combustible, nous ne parlons pas seulement de chimie, de neutrons ou de procédés industriels. Nous parlons de confiance. Les citoyens peuvent accepter une technologie exigeante s’ils croient que ceux qui l’utilisent aujourd’hui assument aussi la responsabilité de ses conséquences demain.

Nous avons donc à la fois un devoir politique et moral de poursuivre des recherches capables de réduire les déchets, d’améliorer l’utilisation du combustible et de renforcer la durabilité à long terme. De ce point de vue, la décision récente de la France de relancer la recherche sur les réacteurs à neutrons rapides est une excellente nouvelle.

Non par nostalgie technologique, mais parce qu’elle traduit une volonté de renouer avec une ambition scientifique de long terme.

Et cette ambition est également essentielle pour l’avenir de technologies encore plus prometteuses, parmi lesquelles les réacteurs à sels fondus occupent naturellement une place centrale.

La deuxième priorité est la sûreté.

Là encore, nous devons retrouver une approche fondée sur la science plutôt que sur une accumulation administrative sans fin. En ajoutant continuellement de nouvelles règles sans toujours interroger leur cohérence d’ensemble, nous avons parfois rendu certains projets presque impossibles à construire. Ce fut l’un des facteurs des difficultés de construction rencontrées à Flamanville.

L’objectif ne peut pas être simplement la multiplication indéfinie de contraintes théoriques. L’objectif doit être l’amélioration concrète de la sûreté réelle. Et c’est précisément là que les nouvelles technologies ouvrent des possibilités extraordinaires.

Le potentiel de sûreté intrinsèque offert par certaines conceptions de réacteurs, en particulier les technologies à sels fondus, représente une avancée scientifique majeure.

De même, la modularité ne devient un véritable progrès que lorsqu’elle sert une logique industrielle et de sûreté, plutôt qu’un récit politique.

C’est pourquoi il est essentiel de ne pas confondre recherche et innovation.

La recherche poursuit la connaissance. L’innovation cherche des applications.

Dans l’énergie nucléaire plus que partout ailleurs, cette distinction est décisive. Car sans recherche fondamentale, sans patience scientifique, sans continuité institutionnelle, il ne peut y avoir de progrès durable.

Et pourtant, malgré toutes ces précautions nécessaires, je demeure profondément optimiste.

L’Europe possède quelque chose de rare dans le domaine nucléaire : une profondeur historique, scientifique et industrielle exceptionnelle.

Nous avons des ingénieurs, des physiciens, des chimistes, une expertise industrielle, des infrastructures de recherche, une chaîne d’approvisionnement complète. Très peu de régions dans le monde possèdent encore de telles capacités technologiques.

Et surtout, nous redécouvrons progressivement que l’énergie nucléaire n’est pas simplement une question énergétique.

C’est un projet de civilisation.

En 1957, les fondateurs de l’Europe avaient parfaitement compris que certaines ressources stratégiques devaient être organisées à l’échelle du continent.

Ils avaient connu la guerre. Ils savaient que l’énergie, l’industrie et la puissance pouvaient soit diviser les Européens, soit les unir durablement.

C’est pourquoi ils ont créé Euratom. L’énergie nucléaire se trouve donc à l’origine même de la construction européenne.

1957 peut sembler appartenir à une histoire lointaine. Mais c’est plus ancien que mon père, et pourtant suffisamment proche pour expliquer la paix dont ma génération a hérité. J’appartiens à une génération d’Européens qui n’a jamais connu la guerre entre nos nations. Ce n’est pas un hasard. C’est le résultat de choix politiques, d’institutions et de projets stratégiques partagés.

Nous en sommes les héritiers.

Je suis convaincu que les réacteurs à sels fondus peuvent devenir l’un des grands projets scientifiques européens du XXIe siècle — non seulement parce qu’ils portent une promesse technologique immense, mais aussi parce qu’ils nous obligent à penser collectivement la responsabilité de long terme, la coopération scientifique, la durabilité environnementale et la souveraineté européenne.

Leur promesse n’est pas abstraite. Ils pourraient un jour contribuer à fournir de la chaleur haute température pour l’industrie, soutenir la production d’hydrogène, participer au stockage thermique, améliorer l’utilisation du combustible et offrir de nouvelles façons d’intégrer l’énergie nucléaire dans le système énergétique au sens large.

Mais précisément parce que ces possibilités sont si importantes, elles doivent être poursuivies avec sérieux, patience et discipline scientifique.

Aucune nation européenne ne relèvera seule un tel défi. Mais ensemble, nous pouvons construire une ambition commune à la hauteur de notre histoire scientifique et industrielle.

Et peut-être même — ce qui serait déjà un accomplissement remarquable — réussir enfin à faire travailler durablement ensemble les physiciens et les chimistes.

Je crois profondément que l’énergie nucléaire durable ne sera pas simplement un succès technologique. Elle peut aussi devenir un succès politique et européen. Car, au fond, la vraie question posée par l’énergie nucléaire n’est pas seulement de savoir comment produire de l’électricité.

La vraie question est de savoir si nos sociétés sont encore capables de penser dans le temps long, d’agir avec patience et de construire ensemble quelque chose qui leur survivra.

Ce que vous bâtissez ici est donc bien davantage qu’une communauté technologique. Cela peut devenir l’un des lieux où l’Europe réapprend à penser, à décider et à construire à l’échelle d’un siècle.

Et peut-être, au fond, est-ce là la définition même de la civilisation.

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