Raphaël Schellenberger a écrit à Maud Bregeon, ministre déléguée chargée de l’Énergie, pour l’alerter sur le devenir du stock français d’uranium appauvri, dans le cadre de la préparation du prochain Plan national de gestion des matières et déchets radioactifs (PNGMDR).
Dans un avis publié le 16 septembre dernier, l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) estime en effet qu’une « quantité substantielle » du stock d’uranium appauvri devrait être requalifiée dès à présent en déchet radioactif et recommande d’engager les études nécessaires à son stockage. L’Autorité justifie notamment sa position par l’augmentation attendue des stocks, y compris dans l’hypothèse du développement de nouveaux réacteurs susceptibles d’en consommer une partie.
Cette question dépasse cependant la seule gestion des déchets : elle touche directement à la stratégie énergétique et industrielle de la France.
L’uranium appauvri n’est aujourd’hui pas juridiquement considéré comme un déchet mais comme une matière radioactive, dès lors qu’une utilisation ultérieure est prévue ou envisagée. L’ASNR rappelle elle-même que l’appréciation de ce caractère valorisable doit tenir compte des technologies disponibles, des quantités, mais également du contexte économique et géopolitique et des orientations de la politique énergétique française.
C’est précisément sur ce terrain que Raphaël Schellenberger appelle à la prudence. Cette matière peut représenter une ressource de long terme, notamment à travers le ré-enrichissement ou le développement futur de réacteurs à neutrons rapides.
Cette approche s’inscrit dans la continuité des travaux qu’il avait conduits en 2022-2023 à la présidence de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur la souveraineté énergétique. Le rapport soulignait notamment que les réacteurs à neutrons rapides pourraient permettre de valoriser des matières aujourd’hui sorties du cycle du combustible et de réduire fortement la dépendance française à l’uranium naturel.
Cette controverse pose également une question de gouvernance : celle de la frontière entre expertise scientifique et décision politique.
La sûreté nucléaire doit rester une exigence absolue. Il appartient à l’ASNR d’éclairer la puissance publique sur les conditions dans lesquelles ces matières peuvent être entreposées, manipulées ou éventuellement valorisées en toute sûreté. Mais la décision de conserver ou non une matière susceptible de contribuer, demain, à la souveraineté énergétique française relève d’un choix stratégique de la Nation.
Une distinction que Raphaël Schellenberger avait déjà défendue dans les conclusions de la commission d’enquête : la science doit éclairer les conséquences des décisions sur le temps long, sans se substituer aux choix de société qui relèvent du politique.
Le sujet avait également été posé lors des travaux consacrés aux matériaux issus du démantèlement nucléaire, qui ont conduit à faire évoluer le cadre applicable à la valorisation de certains métaux très faiblement radioactifs (projet de Technocentre à Fessenheim notamment).
Dans le nucléaire plus encore qu’ailleurs, les décisions prises aujourd’hui peuvent engager la France pour plusieurs décennies. La question n’est donc pas seulement de savoir ce que nous pouvons faire de ces matières avec les technologies actuelles, mais quelles options nous voulons conserver pour les générations futures.
C’est le sens de l’interpellation adressée au Gouvernement : ne pas transformer, par une décision de court terme, une réserve stratégique potentielle en déchet.

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